La Mosquée Al-Rifa'i : le panthéon royal de l'Égypte moderne
La Mosquée Al-Rifa'i est l'un des monuments les plus imposants et les plus évocateurs du Caire, un édifice qui combine la grandeur de l'architecture néo-mamelouke avec la fascination de l'histoire moderne de l'Égypte. Située sur la place Salah el-Din, directement en face de la mosquée médiévale du Sultan Hassan, cette mosquée royale fut construite entre 1869 et 1912 pour abriter les tombes de la famille royale égyptienne et le sanctuaire du saint soufi Ahmad al-Rifa'i.
Son histoire est entrelacée avec celle de la dynastie de Muhammad Ali, qui gouverna l'Égypte de 1805 à 1952, et avec celle de personnages internationaux comme le dernier Chah d'Iran, Mohammad Reza Pahlavi, dont la tombe se trouve à l'intérieur. La mosquée représente un pont entre le passé glorieux de l'architecture islamique et les ambitions de la nation égyptienne moderne.
Histoire de la construction
Les origines du projet
La construction de la Mosquée Al-Rifa'i fut commencée en 1869 par la volonté de Khushyar Hanim, mère du Khédive Isma'il Pacha, le souverain qui modernisa l'Égypte et inaugura le canal de Suez. Le projet original fut confié à l'architecte égyptien Hussein Fahmi Pacha, qui conçut un édifice capable de rivaliser en grandeur et magnificence avec la voisine mosquée du Sultan Hassan, créant un pendant architectural d'un extraordinaire effet scénographique.
L'objectif était double : d'une part créer un mausolée royal digne de la dynastie régnante, d'autre part construire un lieu de culte honorant la mémoire d'Ahmad al-Rifa'i, fondateur de l'ordre soufi des Rifa'iyya, dont le sanctuaire original se dressait à proximité. La mosquée devait être un symbole du prestige et de la légitimité de la famille royale égyptienne, un monument à leur piété religieuse et à leur mécénat.
Une construction tourmentée
La construction de la mosquée fut une affaire longue et complexe, durant plus de quarante ans. Les travaux commencèrent avec enthousiasme en 1869, mais furent interrompus en 1880, lorsque seules les fondations et une partie des murs périmétraux avaient été achevées. La mort de Hussein Fahmi Pacha et les difficultés financières de l'Égypte, aggravées par la crise de la dette qui mena à l'occupation britannique en 1882, causèrent une interruption de presque vingt ans.
Les travaux reprirent en 1906 sous la direction de l'architecte italien Max Herz Pacha, alors chef du Comité pour la conservation des monuments de l'art arabe. Herz, profond connaisseur de l'architecture islamique, révisa le projet original en maintenant son agencement général mais en apportant des modifications significatives aux détails décoratifs, s'inspirant des meilleurs exemples de l'architecture mamelouke des XIVe et XVe siècles. La mosquée fut finalement achevée et inaugurée en 1912, sous le Khédive Abbas Hilmi II.
Architecture et décorations
Le style néo-mamelouk
La Mosquée Al-Rifa'i est le plus grand et le plus ambitieux exemple d'architecture néo-mamelouke d'Égypte. Le style néo-mamelouk, développé au XIXe siècle, se proposait de réinterpréter les formes et les décorations de l'architecture mamelouke médiévale (XIIIe-XVIe siècles) en utilisant des techniques et des matériaux modernes. Le résultat est un édifice qui, bien que relativement récent, s'intègre harmonieusement dans le paysage monumental du Caire historique.
L'extérieur de la mosquée est caractérisé par une façade monumentale en pierre calcaire qui reprend les motifs décoratifs typiques de l'architecture mamelouke : niches aveugles, corniches moulurées, inscriptions calligraphiques et muqarnas (stalactites décoratives). Les deux minarets, hauts d'environ 50 mètres chacun, suivent le modèle classique mamelouk avec des sections cylindriques de diamètre décroissant et des balcons en saillie pour le muezzin.
La coupole principale, qui couvre le mausolée, est l'un des éléments les plus visibles de l'horizon du Caire historique. Sa forme et ses dimensions furent attentivement étudiées pour créer un équilibre visuel avec la coupole de la mosquée du Sultan Hassan située en face.
Les intérieurs somptueux
Si l'extérieur de la mosquée est austère et monumental, l'intérieur est d'une richesse décorative presque éblouissante. Les murs sont revêtus de marbre polychrome provenant d'Italie, de Turquie et d'Égypte, avec des motifs géométriques et végétaux d'une grande complexité. Le sol est une mosaïque de marbres précieux, tandis que le plafond est décoré de stucs dorés et de peintures polychromes qui créent un effet d'opulence orientale.
Les colonnes intérieures, en granit rose d'Assouan et marbre blanc de Carrare, soutiennent des arcs ogivaux décorés d'arabesques en stuc doré. Les fenêtres sont fermées par des vitraux colorés qui filtrent la lumière extérieure créant des jeux chromatiques d'un grand effet, particulièrement évocateurs aux heures du matin lorsque les rayons du soleil traversent les vitraux orientaux.
Le mihrab, la niche qui indique la direction de La Mecque, est un chef-d'œuvre de marqueterie de marbre avec des motifs floraux et géométriques en marbres polychromes. Le minbar (chaire) en bois sculpté et doré est un autre élément d'une grande valeur artistique.
Le lustre monumental
L'un des éléments les plus spectaculaires de l'intérieur est le grand lustre central en bronze doré et cristal, importé d'Europe au XIXe siècle. Ce lustre, du poids de plusieurs tonnes, pend de la coupole principale et illumine l'espace en dessous d'une lumière chaude et dorée qui accentue la richesse des décorations environnantes.
Les tombes royales
La famille royale égyptienne
La fonction principale de la Mosquée Al-Rifa'i est celle de mausolée royal. À l'intérieur reposent de nombreux membres de la famille de Muhammad Ali, la dynastie qui gouverna l'Égypte de 1805 à 1952. Parmi les personnalités les plus importantes enterrées dans la mosquée se trouvent le Khédive Isma'il Pacha, artisan de la modernisation de l'Égypte et de l'ouverture du canal de Suez, et le Roi Fouad I, premier roi de l'Égypte moderne.
Le Roi Farouk, dernier souverain de la dynastie, aurait dû trouver ici sa dernière demeure, mais la révolution de 1952 et l'exil du roi en Italie empêchèrent la réalisation de ce projet. Farouk mourut à Rome en 1965 et fut initialement enterré en Italie, bien que ses dépouilles fussent ensuite rapatriées et inhumées dans la mosquée.
La tombe du Chah d'Iran
L'élément le plus insolite et peut-être le plus visité de la mosquée est la tombe de Mohammad Reza Pahlavi, le dernier Chah d'Iran, mort en exil au Caire en juillet 1980. Après la révolution islamique iranienne de 1979, le Chah fut contraint de quitter son propre pays et, après un périple entre différents pays, trouva refuge en Égypte grâce à l'hospitalité du président Anouar Sadate.
La tombe du Chah se trouve dans une chapelle latérale de la mosquée, ornée de tapis persans et d'une pierre tombale en marbre avec des inscriptions en farsi et en arabe. La présence de cette tombe attire encore aujourd'hui des visiteurs iraniens et des chercheurs en histoire contemporaine, et représente un chapitre significatif des relations entre l'Égypte et l'Iran.
Le sanctuaire d'Ahmad al-Rifa'i
La mosquée abrite aussi le cénotaphe d'Ahmad al-Rifa'i (1118-1182), fondateur de l'ordre soufi des Rifa'iyya, l'un des plus importants et répandus du monde islamique. Bien qu'al-Rifa'i soit enterré en Irak, son cénotaphe au Caire est depuis des siècles un lieu de dévotion populaire, destination de pèlerins qui viennent prier et demander l'intercession du saint.
Le rapport avec la mosquée du Sultan Hassan
Deux mosquées jumelles
Le rapport visuel entre la Mosquée Al-Rifa'i et la mosquée du Sultan Hassan est l'un des aspects les plus fascinants du paysage urbain du Caire. Les deux mosquées se font face sur la majestueuse place Salah el-Din, créant un effet scénographique d'une puissance extraordinaire. Bien que séparés par cinq siècles d'histoire, les deux édifices dialoguent harmonieusement grâce au choix néo-mamelouk de la mosquée la plus récente, qui reprend les proportions, les matériaux et le style décoratif de son illustre voisine.
Ce dialogue architectural fut intentionnel : les commanditaires de la Mosquée Al-Rifa'i voulurent explicitement créer un pendant à la mosquée du Sultan Hassan, de sorte que les deux structures forment un ensemble monumental digne du plus grand décor urbain du Caire.
Conseils pour la visite
Comment s'y rendre
La mosquée se trouve sur la place Salah el-Din, facilement accessible en taxi depuis le centre du Caire. La Citadelle de Saladin est à proximité immédiate, accessible à pied en quelques minutes en remontant la colline. La station de métro la plus proche est Mohamed Naguib, d'où l'on peut continuer en taxi.
Horaires et billets
La mosquée est généralement ouverte de 9h00 à 17h00. Le billet d'entrée est économique et des réductions sont disponibles pour les étudiants. Il est conseillé d'acheter un billet combiné avec la voisine mosquée du Sultan Hassan pour économiser et se garantir l'accès aux deux monuments.
Suggestions pour la visite
Consacrez au moins une heure à la visite, en prenant le temps d'admirer les détails des décorations intérieures et de visiter les diverses chapelles funéraires. Le meilleur moment pour la visite est le matin, lorsque la lumière solaire filtre à travers les vitraux colorés créant une atmosphère magique. Demandez au gardien de vous indiquer les tombes les plus significatives, y compris celle du Chah d'Iran, qui pourrait ne pas être immédiatement visible.
Suggestions photographiques
L'intérieur de la mosquée offre des opportunités photographiques exceptionnelles, mais la lumière peut être rare : apportez un trépied ou utilisez un objectif lumineux. L'extérieur est mieux photographié en fin d'après-midi, lorsque la lumière chaude accentue la couleur dorée de la pierre calcaire. Pour une photo iconique des deux mosquées jumelles, positionnez-vous au centre de la place Salah el-Din.
Combiner la visite
La Mosquée Al-Rifa'i est idéale comme étape d'un itinéraire qui inclut la mosquée du Sultan Hassan et la Citadelle de Saladin avec la mosquée de Muhammad Ali. Ce triptyque de monuments, tous accessibles à pied l'un de l'autre, offre un panorama complet de l'architecture islamique du Caire de l'époque mamelouke à la modernité, et peut être commodément visité en une demi-journée.
La visite de la Mosquée Al-Rifa'i est un voyage à travers l'histoire moderne de l'Égypte, un lieu où l'art et l'architecture se fondent avec les affaires humaines des souverains et des saints, offrant un aperçu unique et fascinant de la culture égyptienne.