El Quseir : l'Ancien Port entre Orient et Occident
El Quseir, la « petite forteresse » en arabe, est l'une des villes les plus anciennes et les plus fascinantes de la côte égyptienne de la mer Rouge. Située à environ 130 kilomètres au sud d'Hurghada et 80 kilomètres au nord de Marsa Alam, cette petite ville endormie nichée sur un port naturel cache une histoire millénaire qui la vit protagoniste des routes commerciales entre la Méditerranée, l'Afrique orientale et l'Inde. Ici, où aujourd'hui les barques de pêche se balancent paresseusement dans la rade, accostaient autrefois les navires chargés d'épices, d'encens, d'ivoire et de pierres précieuses qui alimentaient le commerce de l'Empire romain avec l'Orient.
Contrairement aux stations touristiques voisines d'Hurghada et de Marsa Alam, où les complexes modernes ont radicalement transformé le paysage côtier, El Quseir a conservé un caractère authentiquement égyptien. Ses rues étroites bordées de maisons en blocs de corail, la forteresse ottomane qui domine le port, les petites mosquées aux minarets élancés et l'atmosphère détendue d'une communauté de pêcheurs en font une alternative précieuse pour qui recherche une mer Rouge authentique, loin du tourisme de masse.
Histoire Millénaire
L'Ancien Port de Myos Hormos
Les origines d'El Quseir se perdent dans l'Antiquité. Les archéologues identifient cette zone avec l'ancien port de Myos Hormos (le « Port de la Souris »), l'un des plus importants comptoirs commerciaux de l'Égypte ptolémaïque et romaine. Probablement fondé au IIIe siècle av. J.-C. sous les Ptolémées, Myos Hormos devint le principal point de liaison entre la vallée du Nil et les routes commerciales de la mer Rouge et de l'océan Indien.
Les navires partaient d'ici en exploitant les moussons pour atteindre les ports de l'Arabie, de l'Afrique orientale et de l'Inde, d'où ils revenaient chargés de poivre, de cannelle, de soie, de perles, d'ivoire, de myrrhe et d'encens. Ces marchandises étaient ensuite transportées à travers le désert jusqu'à la ville de Coptos (l'actuelle Qift) dans la vallée du Nil, et de là expédiées à Alexandrie et à Rome. L'auteur anonyme du « Périple de la mer Érythrée », un guide de navigation du Ier siècle apr. J.-C., décrit en détail ce port et ses activités commerciales.
Les fouilles archéologiques menées dans la zone d'El Quseir el-Qadim, à environ huit kilomètres au nord de la ville moderne, ont mis au jour les vestiges de l'ancien port, y compris des entrepôts, des habitations, une petite mosquée (la plus ancienne retrouvée le long de la mer Rouge, datée du XIIIe siècle) et des milliers de fragments céramiques provenant du monde antique tout entier, de la Chine à l'Étrurie.
La Période Islamique et les Routes du Pèlerinage
Avec l'avènement de l'Islam, El Quseir acquit une nouvelle importance comme point d'embarquement pour les pèlerins égyptiens en route vers La Mecque. Pendant des siècles, des milliers de musulmans traversèrent le désert oriental depuis la vallée du Nil jusqu'à El Quseir, où ils s'embarquaient sur des boutres (embarcations traditionnelles à voile) pour traverser la mer Rouge et atteindre le port de Djeddah, d'où ils poursuivaient par voie de terre jusqu'à la ville sainte. Ce flux ininterrompu de pèlerins fit d'El Quseir un centre cosmopolite où se rencontraient et se mêlaient des cultures, des langues et des traditions venues de tout le monde islamique.
La ville devint aussi un important centre de commerce du café provenant du Yémen et des épices d'Orient, qui étaient déchargées dans le port et transportées vers Le Caire et le reste de l'Égypte. Cette activité commerciale apporta prospérité et diversité culturelle, dont les traces sont encore visibles dans l'architecture et les traditions de la vieille ville.
La Forteresse Ottomane
Le monument le plus emblématique d'El Quseir est la forteresse ottomane qui domine le port, construite au XVIe siècle par le sultan Sélim Ier après la conquête de l'Égypte en 1517. La forteresse fut édifiée pour protéger le port des incursions des Portugais, qui à cette époque tentaient de contrôler les routes commerciales de la mer Rouge dans le cadre de leur expansion dans l'océan Indien.
La structure originale, de plan rectangulaire avec de solides murs en pierre et des bastions d'angle, fut par la suite agrandie et renforcée, en particulier durant la période napoléonienne et sous le gouvernement de Méhémet Ali au XIXe siècle. Aujourd'hui la forteresse a été restaurée et transformée en un petit musée qui abrite des objets de l'histoire de la ville, y compris des documents commerciaux, des armes d'époque, des céramiques et une collection d'inscriptions en arabe, en turc et en d'autres langues qui documentent le passé cosmopolite d'El Quseir.
La visite de la forteresse offre aussi une splendide vue panoramique sur le port et la vieille ville, particulièrement évocatrice au coucher du soleil lorsque la mer se teinte d'orange et que les montagnes du désert oriental créent une toile de fond dramatique.
La Vieille Ville
Les Maisons en Blocs de Corail
L'une des caractéristiques les plus distinctives et fascinantes d'El Quseir est l'architecture traditionnelle des habitations du centre historique, construites avec des blocs de corail fossile extraits du récif côtier. Ces maisons, avec leurs façades irrégulières et leur texture rugueuse, créent un tissu urbain d'un grand charme visuel, avec d'étroites ruelles ombragées, des portails décorés et des moucharabiehs (les fenêtres traditionnelles à treillis de bois) qui filtrent la lumière et garantissent l'intimité.
Beaucoup de ces habitations remontent aux XVIIIe et XIXe siècles et montrent des influences architecturales ottomanes, hedjaziennes (de la péninsule arabique) et yéménites, reflétant les multiples connexions culturelles d'El Quseir avec le monde islamique. Certaines maisons conservent des décorations intérieures avec des stucs colorés, des niches ornementales et des plafonds en bois sculpté qui témoignent de la prospérité de cette communauté marchande.
Les Mosquées Historiques
Le centre historique abrite plusieurs petites mosquées d'une grande valeur architecturale et historique. La mosquée principale, la mosquée d'Al-Farran, remonte à la période ottomane et présente un élégant minaret qui sert de point de repère visuel dans le panorama de la vieille ville. La mosquée de Cheikh El-Qenawi, dédiée à un saint soufi local, est un important centre de dévotion populaire qui continue d'attirer fidèles et pèlerins.
Ces mosquées, avec leurs intérieurs décorés de versets coraniques et d'arabesques géométriques, offrent un aperçu de la vie religieuse et spirituelle d'une communauté côtière égyptienne, très différente de l'image touristique standardisée de la mer Rouge.
L'Héritage des Mineurs Italiens
Un chapitre peu connu de l'histoire d'El Quseir est lié à la présence de travailleurs italiens au XXe siècle. Durant la période entre les deux guerres mondiales, une compagnie minière italienne employa des mineurs provenant principalement de Sardaigne pour l'extraction de phosphates dans les mines de l'arrière-pays désertique. Ces travailleurs s'établirent à El Quseir, laissant des traces de leur présence dans la culture locale : certains noms de famille italiens sont encore portés par des familles de la ville, et certaines recettes de la cuisine locale montrent des influences italiennes.
La mémoire de cette communauté italienne est conservée dans les récits oraux des habitants les plus âgés et dans certaines structures architecturales de la période coloniale encore visibles dans le centre de la ville. Pour les visiteurs italiens, découvrir cette connexion inattendue avec leur propre histoire nationale est une expérience particulièrement émouvante.
Conseils pour la Visite
Comment Arriver
El Quseir est accessible aussi bien depuis Hurghada (130 km au nord, environ deux heures de voiture) que depuis Marsa Alam (80 km au sud, environ une heure). La route côtière qui relie les deux localités est asphaltée et en bon état. Des services d'autobus et de minibus relient la ville à Hurghada et à la vallée du Nil à travers le désert. L'aéroport le plus proche est celui de Marsa Alam, d'où El Quseir est accessible en un peu plus d'une heure.
Pour les déplacements en ville un véhicule n'est pas nécessaire : le centre historique est compact et se visite aisément à pied. Pour atteindre les sites archéologiques et les plages les plus éloignées un taxi ou une voiture de location est utile.
Que Voir
Commencez la visite par la forteresse ottomane, qui fournit une introduction historique à la ville et offre une vue panoramique permettant de s'orienter. Poursuivez ensuite au cœur de la vieille ville, en flânant sans hâte parmi les rues étroites bordées des maisons en corail. Visitez la mosquée d'Al-Farran et cherchez les portails décorés et les moucharabiehs les plus beaux.
Pour les passionnés d'archéologie, une excursion au site d'El Quseir el-Qadim, à environ huit kilomètres au nord, permet de voir les vestiges de l'ancien port de Myos Hormos. Le site n'est pas toujours accessible et un guide local est utile pour s'orienter parmi les ruines.
Plongée et Snorkeling
El Quseir offre d'excellentes possibilités sous-marines dans un contexte bien plus tranquille par rapport à Hurghada ou Charm el-Cheikh. Les récifs côtiers de la zone de la ville sont en excellent état de conservation grâce à la moindre pression touristique, et abritent une riche biodiversité qui inclut des tortues, des murènes, des poissons napoléon et, occasionnellement, des dugongs.
Plusieurs centres de plongée opèrent à El Quseir, offrant des plongées quotidiennes sur les récifs locaux et des excursions vers les sites les plus distants. La reef house d'El Quseir, accessible depuis le rivage, est un site de snorkeling accessible et extraordinairement riche, particulièrement adapté aux débutants.
Où Manger
La scène gastronomique d'El Quseir est authentique et peu touristique. Les restaurants le long du port servent du poisson très frais pêché le jour même, grillé à la braise ou frit selon les recettes locales. Les foul et les ta'ameya (les versions égyptiennes du houmous et du falafel) servis dans les petits kiosques du centre sont parmi les meilleurs de la côte. Pour une expérience complète, cherchez les restaurants qui servent le sayadiya, le plat de riz au poisson typique des communautés côtières égyptiennes.
Où Loger
El Quseir offre une gamme limitée mais agréable d'hébergements, de petits hôtels de charme dans la vieille ville à des complexes côtiers de catégorie moyenne juste à l'extérieur du centre. L'hébergement en ville permet de vivre une expérience plus authentique et d'explorer les rues à pied même le soir, lorsque l'atmosphère est particulièrement évocatrice.
Curiosités
Le nom « Quseir » est le diminutif arabe de « qasr » (forteresse, palais), et signifie littéralement « petite forteresse ». À l'époque romaine, le port était connu sous divers noms : outre Myos Hormos, les sources mentionnent aussi Leukos Limen (le Port Blanc), bien que certains érudits identifient ce dernier avec un site différent. Les fouilles archéologiques à El Quseir el-Qadim ont restitué des lettres commerciales écrites sur papyrus en plusieurs langues, y compris le grec, le latin, l'arabe et le tamoul, démontrant l'étendue des réseaux commerciaux qui aboutissaient à ce petit port.
La communauté d'El Quseir conserve encore aujourd'hui des traditions musicales et de danse uniques, influencées par les siècles de contact avec les pèlerins et les commerçants venus de tous les coins du monde islamique. La simsimiyya, une harpe à cinq cordes d'origine soufie, est l'instrument traditionnel de la côte de la mer Rouge et est encore jouée lors des rassemblements et des fêtes locales.
Visiter El Quseir signifie découvrir une Égypte authentique et peu connue, où le temps s'écoule au rythme des marées et où l'histoire affleure de chaque mur de corail, où le parfum du poisson grillé se mêle à l'appel du muezzin et où le coucher de soleil sur la mer Rouge embrase chaque soir le même horizon qui vit les voiles des marchands romains et des pèlerins en route vers La Mecque.