Tuna el-Gebel : la Cité des Morts d'Hermopolis
Tuna el-Gebel est l'un des sites archéologiques les plus fascinants et les moins connus de Moyenne-Égypte, une vaste nécropole qui servit pendant des siècles de lieu de sépulture sacré à la proche Hermopolis Magna (El Ashmounein), la ville du dieu Thot. Située dans le désert occidental, à environ 7 kilomètres de la ville antique, Tuna el-Gebel abrite un patrimoine archéologique d'une variété extraordinaire : de la magnifique tombe-temple de Pétosiris, chef-d'œuvre de l'art gréco-égyptien, aux immenses catacombes contenant des millions d'animaux momifiés sacrés à Thot, jusqu'à l'une des grandes stèles frontières de l'époque amarnienne.
Le site s'étend sur plusieurs kilomètres dans le désert et embrasse un arc temporel très vaste, du XIVe siècle av. J.-C. (Nouvel Empire) jusqu'à la période romaine, documentant les profondes transformations religieuses, artistiques et culturelles que l'Égypte traversa en plus d'un millénaire d'histoire.
La Tombe de Pétosiris
Un Chef-d'œuvre de l'Art Gréco-Égyptien
La tombe-temple de Pétosiris est sans aucun doute le monument le plus important de Tuna el-Gebel et l'un des plus significatifs de toute la période tardive de l'Égypte ancienne. Pétosiris fut grand prêtre du dieu Thot à Hermopolis à la fin du IVe siècle av. J.-C., une période de transition cruciale durant laquelle l'Égypte passait de la domination perse à celle macédonienne d'Alexandre le Grand.
La structure de la tombe reproduit celle d'un petit temple égyptien, avec un vestibule à colonnes (pronaos) et une chapelle intérieure (naos). Le pronaos présente quatre colonnes aux chapiteaux composites d'influence gréco-égyptienne, créant une atmosphère architecturale unique qui fond les éléments des deux traditions.
L'Hybridisme Artistique
Ce qui rend la tombe de Pétosiris absolument exceptionnelle, c'est sa décoration, qui représente l'exemple le plus extraordinaire de fusion entre l'art égyptien traditionnel et l'art grec hellénistique. Dans le vestibule extérieur, les scènes de la vie quotidienne — agriculture, viticulture, élevage, artisanat — sont représentées dans un style qui mêle la composition par registres typiquement égyptienne au naturalisme, aux proportions anatomiques et aux drapés des vêtements caractéristiques de l'art grec.
Les personnages portent des vêtements grecs mais accomplissent des gestes et des activités typiquement égyptiens ; les visages présentent des traits individualisés de tradition hellénistique mais sont insérés dans des compositions qui suivent les conventions égyptiennes. Cet hybridisme n'est ni accidentel ni naïf : il reflète la réalité d'une société dans laquelle des cultures différentes commençaient à se fondre, anticipant la grande synthèse culturelle de l'Égypte ptolémaïque.
Dans la chapelle intérieure, en revanche, le style est purement égyptien traditionnel, avec des scènes religieuses et funéraires exécutées selon les canons millénaires de l'art pharaonique. Cette distinction entre espaces publics (gréco-égyptiens) et espaces sacrés (purement égyptiens) révèle la complexité de l'identité culturelle de l'élite égyptienne à la période de transition.
Les Inscriptions de Pétosiris
Les inscriptions autobiographiques de Pétosiris, gravées sur les parois de la tombe, sont des textes d'un grand intérêt historique et littéraire. Pétosiris raconte sa dévotion au dieu Thot, sa restauration des temples d'Hermopolis dévastés durant l'occupation perse et son administration du clergé. Le ton est celui d'un homme profondément religieux et patriote, fier d'avoir préservé les traditions égyptiennes en une période de domination étrangère.
Les Catacombes des Animaux Sacrés
Un Culte à Échelle Industrielle
Les catacombes des ibis et des babouins de Tuna el-Gebel constituent l'un des phénomènes cultuels les plus impressionnants de l'Égypte ancienne. Ce vaste système de galeries souterraines, qui s'étend sur des kilomètres sous le désert, contenait des millions — littéralement des millions — de momies d'ibis et de babouins, les animaux sacrés au dieu Thot.
Le culte des animaux sacrés atteignit son apogée durant la Basse Époque et l'époque ptolémaïque (VIIe–Ier siècle av. J.-C.), lorsque les pèlerins venus de toute l'Égypte achetaient des momies d'animaux à proximité des sanctuaires pour les offrir à la divinité en ex-voto. À Tuna el-Gebel, l'élevage des ibis et des babouins et leur momification devinrent une véritable industrie sacrée, gérée par une caste spécialisée de prêtres.
La Structure des Catacombes
Les catacombes sont organisées en galeries principales et secondaires creusées dans la roche calcaire, avec des niches latérales où étaient déposés les sarcophages et les vases contenant les momies. Les ibis étaient momifiés individuellement, enveloppés dans des bandelettes de lin et souvent placés dans des vases de terre cuite ou dans des sarcophages de bois et de pierre. Certains spécimens de valeur particulière étaient déposés dans des sarcophages de bronze finement travaillés.
Les babouins, plus rares et coûteux, recevaient un traitement encore plus élaboré. Certaines momies de babouins ont été retrouvées en position assise, enveloppées de couches de bandelettes avec des amulettes et des ornements, placées dans des sarcophages de bois peint. Les analyses scientifiques modernes ont révélé que beaucoup de ces animaux étaient élevés en captivité spécifiquement pour la momification et souffraient de pathologies liées à l'emprisonnement.
Les Dimensions du Phénomène
Les estimations du nombre total d'animaux momifiés à Tuna el-Gebel varient, mais les chiffres les plus prudents parlent de plusieurs millions d'ibis et de dizaines de milliers de babouins. Ce phénomène pose des questions fascinantes sur la logistique de l'Égypte ancienne : comment ces énormes élevages étaient-ils nourris et entretenus ? Quel impact écologique avaient-ils ? Comment la chaîne de production était-elle organisée, de la capture de l'animal au dépôt de la momie dans les catacombes ?
Les recherches récentes ont démontré que l'approvisionnement en ibis et en babouins exigeait un réseau commercial étendu : tandis que les ibis pouvaient être capturés localement dans les marais du Nil, les babouins devaient être importés d'Afrique subsaharienne, un commerce qui témoigne de la portée des réseaux commerciaux de l'Égypte tardo-pharaonique.
La Stèle Frontière A d'Akhenaton
Un Monument de l'Époque Amarnienne
À l'extrémité septentrionale du site se trouve la Stèle Frontière A, l'une des seize grandes stèles que le pharaon Akhenaton fit sculpter dans les falaises entourant sa nouvelle capitale Akhetaton (Tell el-Amarna) pour en délimiter le territoire sacré. La stèle de Tuna el-Gebel est l'une des mieux conservées et montre le pharaon, la reine Néfertiti et leurs filles en adoration sous les rayons du disque solaire Aton.
L'inscription hiéroglyphique rapporte le décret de fondation de la ville d'Akhetaton, dans lequel Akhenaton jure de ne pas franchir les frontières établies et dédie le territoire au dieu Aton. Ce monument relie directement Tuna el-Gebel à la révolution religieuse amarnienne, rappelant que ce coin de désert fut témoin de l'un des moments les plus dramatiques de l'histoire égyptienne.
La Tombe d'Isadora d'Hermopolis
Une Histoire d'Amour Romaine
Parmi les monuments les plus touchants de Tuna el-Gebel figure la tombe d'Isadora, une jeune femme qui, selon la tradition locale, se noya dans le Nil vers le IIe siècle apr. J.-C. en tentant de rejoindre son amant sur la rive opposée du fleuve. Sa tombe, construite en forme de petit temple romain avec un fronton triangulaire, est décorée de peintures qui mêlent les thèmes égyptiens et romains.
À l'intérieur de la tombe fut retrouvée la momie d'Isadora, extraordinairement bien conservée, avec ses cheveux encore intacts et longs, qui témoignaient du jeune âge de la défunte. L'histoire romantique associée à cette sépulture en a fait l'un des monuments les plus visités et aimés du site, un souvenir que même dans l'Égypte romaine les traditions funéraires pharaoniques continuaient à vivre.
La Roue Hydraulique Romaine (Saqia)
Une Œuvre d'Ingénierie Hydraulique
Dans la partie occidentale du site se trouvent les vestiges d'une saqia, une roue hydraulique d'époque romaine utilisée pour élever l'eau du puits au niveau du sol. Cette structure, bien conservée, témoigne de l'ingéniosité de l'ingénierie hydraulique antique et de l'importance de l'approvisionnement en eau dans un site désertique.
La saqia de Tuna el-Gebel fonctionnait grâce à la traction animale : un bœuf ou un âne, relié à un mécanisme d'engrenages en bois, faisait tourner une roue verticale dotée de vases de terre cuite qui puisaient l'eau du puits profond et la versaient dans un canal de distribution. Ce type de technologie, introduit en Égypte durant la période ptolémaïque, est encore utilisé dans certaines zones rurales du pays.
Les Tombes de la Cité des Morts
Une Nécropole Vivante
Outre la tombe de Pétosiris et la sépulture d'Isadora, Tuna el-Gebel abrite toute une « cité des morts » d'époque gréco-romaine, avec des tombes-maisons disposées le long de rues régulières qui reproduisent la structure d'un établissement urbain. Ces tombes, dont beaucoup à plusieurs étages avec des façades décorées, étaient utilisées pour les cérémonies commémoratives par les familiers des défunts qui s'y rendaient périodiquement pour célébrer les rites funéraires.
Les décorations de ces tombes mêlent librement des éléments égyptiens, grecs et romains, créant un langage artistique syncrétiste typique de l'Égypte tardo-antique. Certaines tombes conservent des peintures murales d'une qualité remarquable avec des scènes mythologiques, des divinités égyptiennes représentées en style grec et des portraits des défunts qui anticipent les célèbres portraits du Fayoum.
Conseils pour la Visite
Comment Arriver
Tuna el-Gebel se trouve à environ 7 kilomètres à l'ouest d'El Ashmounein (Hermopolis) et à environ 10 kilomètres de Mallawi. Le site est accessible en taxi depuis Mallawi ou depuis Minya. La route d'accès traverse un paysage de champs cultivés avant de s'enfoncer dans le désert.
Organisation de la Visite
Les principaux points d'intérêt — la tombe de Pétosiris, les catacombes des animaux sacrés, la stèle frontière et la tombe d'Isadora — peuvent être visités en deux ou trois heures. Un gardien local accompagne normalement les visiteurs et fournit l'accès aux structures fermées. Les catacombes sont partiellement accessibles, mais les couloirs sont étroits et bas, rendant la visite éprouvante pour ceux qui souffrent de claustrophobie.
Que Apporter
Le site est dans le désert, complètement exposé au soleil. Apportez de l'eau en abondance, une protection solaire, un chapeau et des chaussures robustes. Une lampe électrique est indispensable pour explorer les catacombes. Il n'existe aucun point de restauration sur le site. La photographie est généralement autorisée mais un supplément peut être demandé.
Association avec Hermopolis
La visite de Tuna el-Gebel est indissociable de celle d'Hermopolis (El Ashmounein), dont la nécropole dépendait. Les deux sites, distants d'environ 7 kilomètres, peuvent être visités dans la même demi-journée, offrant un tableau complet de la cité des vivants et de la cité des morts. Il est conseillé de commencer par Hermopolis le matin et de poursuivre à Tuna el-Gebel en début d'après-midi.
Tuna el-Gebel est un lieu qui défie les attentes du visiteur. Ce n'est ni le solennel temple pharaonique ni la pyramide monumentale : c'est plutôt une fenêtre ouverte sur les aspects les plus intimes et quotidiens de la religiosité égyptienne — la dévotion populaire, le culte des animaux sacrés, la fusion des cultures — qui révèlent une Égypte bien plus complexe et nuancée que ne le laissent imaginer les images conventionnelles.